La place du français dans la société luxembourgeoise est désormais contestée.
Sur le site de RTL, des internautes ont lancé une discussion intitulée Le Luxembourg n’est pas un pays francophone. Dans une interview récente accordée au Luxemburger Wort, Peter Gilles, professeur de linguistique luxembourgeoise à l’Université du Luxembourg, juge problématique le fait que l’Etat communique uniquement en français avec ses administrés.
Ces positions, parfois très critiques à l’égard du français, ont des causes multiples:
- la domination du français à Luxembourg-ville, une résultante du phénomène migratoire des frontaliers, notamment ceux de France et de Belgique, qui travaillent dans la capitale;
- des problèmes au niveau de la transmission du français vécue par beaucoup d’élèves comme moyen de sélection et facteur d’échecs ;
- les attaques maladroites lancées récemment par le président Sarkozy et d’autres membres de gouvernement français contre le grand-duché de Luxembourg considéré comme un paradis fiscal qui ont fini par ébranler la francophilie traditionnelle de beaucoup de Luxembourgeois.
Certains reproches faits à la langue française ne nous paraissent pas fondés et nous tenterons dans ce billet d’objectiver le débat en esquissant une petite histoire du français au grand-duché de Luxembourg.
- Les liens entre le Luxembourg et le monde romano- francophone sont anciens et s’étendent sur une longue durée: dès le XIIe siècle, les comtes de Luxembourg entrent en contact avec le monde roman, jusqu’en 1839 le Luxembourg comportera à côté d’un quartier allemand un quartier wallon, romanophone,- grosso modo l’actuelle province de Luxembourg en Belgique – et jusqu’au début du XXe siècle des parlers romans continueront à être parlés sur le territoire de l’actuel grand-duché, le wallon à Doncols-Sonlez, le lorrain à Rodange ;

La carte des partitions fait bien apparaître l’importance du quartier wallon
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L’Etat luxembourgeois est francographe depuis le XVe siècle; la loi du 24 février 1984 sur le régime des langues dont l’article 2 stipule que le français est la langue des lois découle de cette tradition séculaire; les pratiques langagières de l’Etat expliquent la forte présence du français dans le monde économique, notamment dans le secteur des services, et l’introduction du français dans l’enseignement primaire – dès 1843 – et secondaire. Le français et le luxembourgeois sont ainsi les deux langues de la citoyenneté qui permettent aux habitants du grand-duché de participer à la vie politique du pays.
- Depuis la fin des années soixante, le français est devenu une lingua franca, une langue de communication entre les Luxembourgeois et les étrangers.
Vu l’ancienneté des liens entre le monde roman et le Luxembourg, vu l’importance politico-sociale du français, il nous paraît peu probable que le Luxembourg renonce au français.
Un dernier argument, à première vue paradoxal, convaincra les plus sceptiques. Le français est en fait le meilleur allié du luxembourgeois. Si les Luxembourgeois par malheur renonçaient au français, ils se retrouveraient dans une situation diglossique caractérisée en l’occurrence par l’existence d’une seule langue se manifestant sous deux formes : une variété linguistique basse, le luxembourgeois, et une variété linguistique haute, l’allemand.
Les Luxembourgeois n’ont pas tant oeuvré pour la promotion de leur langue pour en revenir in fine à une redialectalisation du Lëtzebuergesch.
Quelques liens relatifs à la sociologie des langues au grand-duché de Luxembourg
- Une petite biblio- et sitographie en ligne sur la sociologie des langues au Grand-Duché de Luxembourg;
- L’excellent site de Jacques Leclerc, Université Laval, Québec, Canada, l’Aménagement linguistique dans le monde : Luxembourg;
- Un article développant les idées exposées dans ce billet: JR. Lëtzebuerg–Luxemburg–Luxembourg: Les fonctions du français au Grand-Duché de Luxembourg [→] ; on trouvera une version longue dans le journal Arena Romanistica 2 (1) 94-122 .
Bibliographie
- Atten, Alain. 1980. Le wallon frontalier de Doncols-Sonlez / Grenzwallonisch aus Doncols-Soller. Vol. XV, Beiträge zur luxemburgischen Sprach- und Volkskunde. Luxembourg: Institut grand-ducal section de linguistique, de folklore et de toponymie.
- Reisdoerfer, Joseph. 1988. Les patois romans du Grand-Duché de Luxembourg: État des recherches et perspectives. De Familjefuerscher 5 (15 V 1988): 41-44.
- Reisdoerfer, Joseph. 1992. Romania submersa. Kurze Darstellung des patois lorrain von Rodange. Die Warte / Perspectives, Kulturelle Wochenbeilage des Luxemburger Wortes, 22 X 1992.
- Reisdoerfer, Joseph. 1992. «D’Halett läit am tirang!» Recherches sur l’influence lexicale du lorrain et du wallon sur le luxembourgeois. Études Romanes V:7-74.
- Reisdoerfer, Joseph. 1993. Romania submersa. Etude de la toponymie lorraine de Rodange. In Lorraine vivante : hommage à Jean Lanher, édité par R. Marchal and B. Guidot. Nancy: Presses universitaires de Nancy.
- Fehlen, Fernand, Legrand, Michel, Piroth, Isabelle, Schmit, Carole. 1998. Le Sondage « Baleine » Une étude sociologique sur les trajectoires migratoires, les langues et la vie associative au Luxembourg, Recherche Etude Documentation. Luxembourg: SESOPI Centre Intercommunautaire.
- Fehlen, Fernand. 2009. BaleineBis: Une enquête sur un marché linguistique en profonde mutation / Luxemburgs Sprachemarkt im Wandel, Recherches Etude et Documentation N° 12. Luxembourg: SESOPI Centre Intercommunautaire.
- Magère, Philippe, Esmein, Bernard, Poty, Max. s. a. La situation de la langue française parmi les autres langues en usage au Grand-Duché de Luxembourg: Centre culturel français de Luxembourg /Centre d’études et de recherches européennes Robert Schuman / Université de Metz, U.F.R. Lettres et Sciences Humaines-Département Communication.
Joseph Reisdoerfer reisdoe@gmail.com
