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Archive for février 2009

La place du français dans la société luxembourgeoise est désormais contestée.

Sur le site de RTL, des internautes ont lancé une discussion intitulée Le Luxembourg n’est pas un pays francophone. Dans une interview récente accordée au Luxemburger Wort, Peter Gilles, professeur de linguistique luxembourgeoise à l’Université du Luxembourg, juge problématique le fait que l’Etat communique uniquement en français avec ses administrés.

Ces positions, parfois très critiques à l’égard du français, ont des causes multiples:

  1. la domination du français à Luxembourg-ville, une résultante du phénomène migratoire des frontaliers, notamment ceux de France et de Belgique, qui travaillent dans la capitale;
  2. des problèmes au niveau de la transmission du français vécue par beaucoup d’élèves comme moyen de sélection et facteur d’échecs ;
  3. les attaques maladroites lancées récemment par le président Sarkozy et d’autres membres de gouvernement français contre le grand-duché de Luxembourg considéré comme un paradis fiscal qui ont fini par ébranler la francophilie traditionnelle de beaucoup de Luxembourgeois.

Certains reproches faits à la langue française ne nous paraissent pas fondés et nous tenterons dans ce billet d’objectiver le débat en esquissant une petite histoire du français au grand-duché de Luxembourg.

  1. Les liens entre le Luxembourg et le monde romano- francophone sont anciens et s’étendent sur une longue durée: dès le XIIe siècle, les comtes de Luxembourg entrent en contact avec le monde roman, jusqu’en 1839 le Luxembourg comportera à côté d’un quartier allemand un quartier wallon, romanophone,- grosso modo l’actuelle province de Luxembourg en Belgique – et jusqu’au début du XXe siècle des parlers romans continueront à être parlés sur le territoire de l’actuel grand-duché, le wallon à Doncols-Sonlez, le lorrain à Rodange ;

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    La carte des partitions fait bien apparaître l’importance du quartier wallon

  2. L’Etat luxembourgeois est francographe depuis le XVe siècle; la loi du 24 février 1984 sur le régime des langues dont l’article 2 stipule que le français est la langue des lois découle de cette tradition séculaire; les pratiques langagières de l’Etat expliquent la forte présence du français dans le monde économique, notamment dans le secteur des services, et l’introduction du français dans l’enseignement primaire – dès 1843 – et secondaire. Le français et le luxembourgeois sont ainsi les deux langues de la citoyenneté qui permettent aux habitants du grand-duché de participer à la vie politique du pays.

  3. Depuis la fin des années soixante, le français est devenu une lingua franca, une langue de communication entre les Luxembourgeois et les étrangers.

Vu l’ancienneté des liens entre le monde roman et le Luxembourg, vu l’importance politico-sociale du français, il nous paraît peu probable que le Luxembourg renonce au français.

Un dernier argument, à première vue paradoxal, convaincra les plus sceptiques. Le français est en fait le meilleur allié du luxembourgeois. Si les Luxembourgeois par malheur renonçaient au français, ils se retrouveraient dans une situation diglossique caractérisée en l’occurrence par l’existence d’une seule langue se manifestant sous deux formes : une variété linguistique basse, le luxembourgeois, et une variété linguistique haute, l’allemand.

Les Luxembourgeois n’ont pas tant oeuvré pour la promotion de leur langue pour en revenir in fine à une redialectalisation du Lëtzebuergesch.

Quelques liens relatifs à la sociologie des langues au grand-duché de Luxembourg

Bibliographie

  • Atten, Alain. 1980. Le wallon frontalier de Doncols-Sonlez / Grenzwallonisch aus Doncols-Soller. Vol. XV, Beiträge zur luxemburgischen Sprach- und Volkskunde. Luxembourg: Institut grand-ducal section de linguistique, de folklore et de toponymie.
  • Reisdoerfer, Joseph. 1988. Les patois romans du Grand-Duché de Luxembourg: État des recherches et perspectives. De Familjefuerscher 5 (15 V 1988): 41-44.
  • Reisdoerfer, Joseph. 1992. Romania submersa. Kurze Darstellung des patois lorrain von Rodange. Die Warte / Perspectives, Kulturelle Wochenbeilage des Luxemburger Wortes, 22 X 1992.
  • Reisdoerfer, Joseph. 1992. «D’Halett läit am tirang!» Recherches sur l’influence lexicale du lorrain et du wallon sur le luxembourgeois. Études Romanes V:7-74.
  • Reisdoerfer, Joseph. 1993. Romania submersa. Etude de la toponymie lorraine de Rodange. In Lorraine vivante : hommage à Jean Lanher, édité par R. Marchal and B. Guidot. Nancy: Presses universitaires de Nancy.
  • Fehlen, Fernand, Legrand, Michel, Piroth, Isabelle, Schmit, Carole. 1998. Le Sondage « Baleine » Une étude sociologique sur les trajectoires migratoires, les langues et la vie associative au Luxembourg, Recherche Etude Documentation. Luxembourg: SESOPI Centre Intercommunautaire.
  • Fehlen, Fernand. 2009. BaleineBis: Une enquête sur un marché linguistique en profonde mutation / Luxemburgs Sprachemarkt im Wandel, Recherches Etude et Documentation N° 12. Luxembourg: SESOPI Centre Intercommunautaire.
  • Magère, Philippe, Esmein, Bernard, Poty, Max. s. a. La situation de la langue française parmi les autres langues en usage au Grand-Duché de Luxembourg: Centre culturel français de Luxembourg /Centre d’études et de recherches européennes Robert Schuman / Université de Metz, U.F.R. Lettres et Sciences Humaines-Département Communication.

Joseph Reisdoerfer reisdoe@gmail.com

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La lexicographie électronique du luxembourgeois a fait d’indéniables progrès ces dernières années.

François Schanen et Jérôme Lulling ont créé une version électronique de leur dictionnaire fr.-luxbg, luxbg.-fr. Luxdico.

Sous l’impulsion du Conseil permanent de la langue luxembourgeoise, le Lëtzebuerger Online Dictionnaire est en train d’être mis en ligne (lettres A-G). C’est d’abord un dictionnaire multilingue qui traduit les lemmes luxembourgeois en allemand, français, anglais et portugais et indique le cas échéant les synonymes.

Il s’est enrichi au cours du temps d’une rubrique, actuellement encore trop confuse, intitulée exemples, qui met les mots en contexte, illustrant ainsi les sens et les emplois et donnant quelques informations sur les collocations et les locutions figées.
Récemment ont été ajoutés quelques modules internes : un module audio, bien fait, qui renseigne sur la prononciation et un module grammatical qui documente la conjugaison des verbes et la morphologie des adjectifs .
Dans l’ensemble, il s’agit d’un travail intéressant qu’il faut compléter et surtout accompagner d’une réflexion théorique sur le projet lexicographique en cours et le lexique luxembourgeois en général.

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L’ancien et le moderne côte à côte [Source: Portal]

Pour ce qui est des compléments, il faudrait entre autres ajouter des modules externes, c’est-à-dire des liens vers d’autres dictionnaires électroniques.
Ainsi, en ce qui concerne l’étymologie, des renvois vers le TLFi et le Grimm nous paraissent indispensables.
Pour ce qui est des liens entre la langue luxembourgeoise et les dialectes germaniques limitrophes, il serait intéressant de disposer de liens vers le Rheinisches Wörterbuch, l’excellent Pfälzisches Wörterbuch et le Wörterbuch der deutsch-lothringischen Mundarten, ouvrages tous mis en ligne par le Kompetenzzentrum für elektronische Erschließungs- und Publikationsverfahren in den Geisteswissenschaften de l’Université de Trèves.
Enfin pour illustrer l’histoire de la langue, on devrait pouvoir consulter deux anciens dictionnaires du luxembourgeois, le Lexicon der Luxemburger Umgangssprache (1847) et le Wörterbuch der luxemburgischen Mundart (1906) mis en ligne par le Laboratoire de linguistique et de littératures luxembourgeoises de l’Université du Luxembourg en collaboration avec le 
Kompetenzzentrum für elektronische Erschließungs- und Publikationsverfahren in den Geisteswissenschaften de l’Université de Trèves.


C’est également ce laboratoire qui vient de mettre en ligne le grand dictionnaire scientifique du Luxembourgeois, le Luxemburger Wörterbuch (1950-1977; réimpression 1995).
Cette mise en ligne est pour le moins étonnante vu que l’ouvrage a été retiré de la vente en 1996 suite à une violente polémique au sujet de l’article Jud(d) (juif), foncièrement antisémite (sur cette polémique, cf. le dossier publié par le mensuel forum). Bien que ce dictionnaire garde toute son utilité scientifique et même pratique et qu’une mise à disposition soit utile, les responsables du projet, qui sont des universitaires, auraient dû toutefois avoir l’intelligence et la sensibilité d’accompagner la réédition électronique d’une solide documentation situant l’ouvrage dans son histoire: en l’espèce, une mise en perspective s’imposait.
Quoi qu’il en soit, cette reproduction inconsidérée est la résultante d’une politique de recherches par trop axée sur la compilation et la simple reproduction d’anciennes recherches aux dépens de recherches originales.

Il est regrettable que la lexicographie traditionnelle du luxembourgeois ne puisse pas présenter des réalisations comparables à celles de la lexicographie électronique: un grand dictionnaire scientifique de la langue luxembourgeoise remplaçant le Luxemburger Wörterbuch n’est toujours pas en vue (sur un tel projet, cf. Reisdoerfer 2003).

 

Quelques sites sur la lexicographie du luxembourgeois:

Version papier du billet à paraître dans le Lëtzebuerger Land.

Article publié dans le Lëtzebuerger Land.

De nouveaux développements: La lexicographie électronique du luxembourgeois … suite

 

JR

reisdoe@gmail.com

 

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