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Archive for the ‘Linguistique’ Category

Réflexions critiques sur  Inventing Luxembourg. Representations of the Past, Space and Language from the Nineteenth to the Twenty-First Century


  • Between the wars the existence of Luxemburg and Liechtenstein remained a slight embarrassment, however welcome these polities were to philatelists.

(Hobsbawm, Eric John. Nations and nationalism since 1780 : programme, myth, reality. 2. ed. Cambridge [u.a.]: CUP, 1992, 32 )

  • Tiberii Gaique et Claudii ac Neronis res florentibus ipsis ob metum falsae, postquam occiderant, recentibus odiis compositae sunt. Inde consilium mihi pauca de Augusto et extrema tradere, mox Tiberii principatum et cetera, sine ira et studio, quorum causas procul habeo.

(Tacite, Annales I, 2-3 )

 

1. La déconstruction du roman national

« Notre pays n’a pas toujours constitué un État comme aujourd’hui. Les premières traces de son existence politique remontent à l’an 963 apr. J.-C. . Gouverné pendant près de cinq siècles par des dynastes indigènes, comtes et ducs de Luxembourg, il a été victime, ensuite, des luttes internationales et des combinaisons de la diplomatie. Soumis à des dominations étrangères pendant près de quatre cents ans, ce n’est qu’en 1815 qu’il a retrouvé son indépendance, d’abord limitée, qu’il n’a cessé de consolider depuis. » (Herchen 1969, 9).

 
 
 
 
 
«Mir wölle bleiwe wat mir sin» (Nous voulons rester ce que nous sommes): inscription sur l’encorbellement d’une maison au Marché-aux-Poissons à Luxembourg-Ville. Il s’agit du refrain provenant du premier hymne national De Feierwon, composé en 1859 par Michel Lentz. Il évoque l’attachement des Luxembourgeois à leur terre et leur volonté de rester indépendants, surtout après les maintes dominations étrangères. © SIP
La légende du SIP reprend un des thèmes majeurs de l’historiographie traditionnelle luxembourgeoise, les dominations étrangères.

 

Tous ceux qui se sont penchés sur le passé du Luxembourg connaissent l’histoire résumée par ces quelques lignes ouvrant l’indéboulonnable Manuel d’Histoire Nationale d’Arthur Herchen publié pour la première fois en 1918.

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Elles cristallisent les lignes de force d’une historiographie engagée dans un processus de construction d’une nation luxembourgeoise. C’est d’abord ce roman national, (Thiesse 2001, 133), cette master narrative (Péporté & alii 2010, 3-9), que quatre historiens de l’Université du Luxembourg, Pit Péporté, Sonja Kmec, Benoît Majerus et Michel Margue essaient de décrire et de déconstruire dans leur ouvrage intitulé Inventing Luxembourg. Representations of the Past, Space and Language from the Nineteenth to the Twenty-First Century, paru en 2010 chez Brill, Leiden/Boston. [cr. Franz 2010; Hilgert 2010; Thomas 2010; Wagener 2010]

La linguistique étant notre domaine d’expertise, l’article portera essentiellement sur la troisième partie de l’étude (pp. 228-335) consacrée à la construction du luxembourgeois comme langue nationale. Nous pensons toutefois que nos remarques pourront s’appliquer également, mutatis mutandis, aux deux premières parties traitant du Temps – Narrating the Past (pp. 21-128) – et de l’Espace – Drawing the Boundaries (pp. 129-225).

Dans la conclusion, nous tenterons entre autres de jeter un premier regard personnel et critique sur l’ouvrage considéré dans son ensemble.

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Les thèses de F. Fehlen

Dans cet article publié dans le mensuel forum Nr 294, III 2010 pp. 6-11, l’auteur propose d’un côté une analyse critique de la réforme de l’enseignement des langues et des réactions des professionnels du secteur éducatif aux projets du ministère, de l’autre des suggestions pour modifier l’enseignement du français et du luxembourgeois.

Pour ce qui est du français, F. Fehlen insiste d’abord sur les problèmes que rencontre actuellement l’enseignement de cette langue pour faire ensuite un plaidoyer en faveur d’une approche EMILE (enseignement d’une matière intégré à une langue étrangère/CLIL : Content and Language Integrated Learning) qui d’après les textes réglementaires en vigueur devrait de toute façon être appliquée dans l’enseignement luxembourgeois.

Les remarques sur la place du luxembourgeois dans l’enseignement nous paraissent toutefois plus novatrices.

L’auteur relève d’abord que le luxembourgeois est devenu la langue d’intégration et le vecteur de promotion sociale des enfants issus de l’immigration (Fehlen 2010 : 7a). Il constate ensuite que le luxembourgeois est frappé d’un interdit implicite tant à l’école fondamentale que dans l’enseignement secondaire, interdit qui représente un héritage du XIXe et du début du XXe siècle où le luxembourgeois était considéré comme un patois de l’allemand (Fehlen 2010 : 8b) indigne partant des honneurs de l’enseignement. Cette dénégation du luxembourgeois continuerait d’ailleurs dans les différents textes publiés dans le cadre du PAL, le plan d’action langues, lancé par le gouvernement luxembourgeois (Fehlen 2010 : 8b-9a). Or cette mise à écart du luxembourgeois défavoriserait à la fois les élèves luxembourgophones privés de l’enseignement de leur langue maternelle et les élèves allophones obligés d’assimiler le luxembourgeois sur le tas qui en plus, à cause de l’acquisition implicite, interférera d’autant plus facilement avec l’allemand (Fehlen 2010 : 9b).

Pour trouver une solution à ces problèmes, F. Fehlen propose ni plus ni moins de faire du luxembourgeois la langue d’alphabétisation : «Pour éradiquer la situation de double-bind néfaste d’une école qui minore sa principale langue de communication, il faudrait officialiser la présence de la langue luxembourgeoise dans le système scolaire et, à terme, en faire la langue d’alphabétisation… » (Fehlen 2010 : 9b).

Analyse critique

À première vue, la proposition ne manque pas d’intérêt.

Elle s’inscrit évidemment dans la logique d’élaboration – Sprachausbau et [ici]– de la langue luxembourgeoise qui par cette mesure s’avancerait d’un cran vers une langue au sens plein du terme; elle mettrait également fin à une organisation scolaire absurde qui alphabétise les enfants en allemand, une langue qui n’est ni leur langue maternelle – le luxembourgeois, une langue romane, le serbo-croate… – ni la langue de la citoyenneté – le français – ni la langue de communication orale habituelle – le luxembourgeois -.

Une analyse plus approfondie toutefois fera vite apparaître un certain nombre de problèmes majeurs.

Les uns sont d’ordre pédagogique :

  • les enseignants ne sont nullement préparés à cette tâche;
  • les moyens pédagogiques – abécédaires, grammaires scolaires, dictionnaires scolaires uni- et bilingues … – font dans une large mesure défaut parce qu’en amont de grands projets de recherches linguistiques n’ont pas été lancés;

  • enfin, l’enseignement de l’orthographe luxembourgeoise, fondée sur le système allemand, mais présupposant aussi une connaissance du système français, placera enseignants et élèves devant un grand défi.

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Abécédaire allemand 1830


D’autres problèmes, plus fondamentaux, sont d’ordre sociolinguistique.

Ainsi, le luxembourgeois n’étant que partiellement normé, il faudra entre autres déterminer quelle variante de la langue nationale on enseignera : le luxembourgeois du sud, du centre, du nord… ;

Ensuite, et on touche l’essentiel du problème, avant de se lancer dans cette réforme majeure, il faudra bien être conscient de la place du luxembourgeois dans les systèmes des langues du pays et des langues avoisinantes.

Dans la grande région, le luxembourgeois a beau jouir d’une certaine estime parce que sa maîtrise aide à trouver un emploi bien rémunéré au grand-duché, sa valeur communicative en dehors des frontières du pays est inexistante; au Luxembourg même, le luxembourgeois, la langue de la communication orale entre autochtones et la langue de l’écrit familier et électronique, doit se mesurer aux deux autres langues du pays qui occupent des domaines essentiels: le français est à l’oral la lingua franca, la langue de communication entre autochtones et étrangers, et à l’écrit la langue de la citoyenneté alors que l’allemand reste à l’écrit, et dans une certaine mesure à l’oral (télévision, radio), la langue du savoir, de l’information et de la lecture.

Face à l’importance de ces deux grandes langues, notamment au niveau de l’écrit, est-il raisonnable d’imposer aux élèves grand-ducaux d’abord une alphabétisation en luxembourgeois suivie d’une étude intensive de la langue, apprentissage qu’il faudra nécessairement compléter par un enseignement intensif de l’allemand et du français ? La réponse me semble aller de soi… .

Enfin, si on s’engage dans la voie de l’alphabétisation en luxembourgeois, il me paraît évident que cela implique la mise en place d’un cursus de luxembourgeois jusqu’à la fin de la scolarité du secondaire. Or il ne faut jamais perdre de vue que le luxembourgeois est une langue en devenir, en construction qui ne peut pas du jour au lendemain assurer toutes les fonctions d’une grande langue de culture comme le français ou l’allemand. Les limites du luxembourgeois apparaîtraient vite, et cruellement, dans le domaine si important de l’enseignement de la littérature : malgré les progrès énormes faits au courant des dernières décennies, la langue ne possède pas un fonds de textes littéraires assez riche pour alimenter un enseignement de la littérature si soutenu.

 

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Hannert dem Atlantik de Guy Rewenig publié en 1984 fonde le roman luxembourgeois.

Pour résumer, en organisant une alphabétisation en luxembourgeois, on demandera trop à la fois à la langue et aux élèves et la conséquence inévitable sera de la part des élèves le refus d’une matière jugée superfétatoire et au contenu évanescent. Ainsi, au lieu de promouvoir la langue luxembourgeoise on l’abaissera.

 Propositions

Cela ne signifie toutefois nullement qu’il faudrait renoncer à introduire le luxembourgeois dans le cursus scolaire.

Nous pensons au contraire qu’on devrait organiser un enseignement explicite de cette langue, qui est tout de même la langue nationale du pays, à trois moments de la scolarité.

  1. Au niveau de l’école fondamentale en 4e et 3e année ; il s’agirait d’enseigner le système orthographique, de faire un peu de grammaire et de travailler ensuite sur l’expression par la lecture de textes adaptés et  par des rédactions;

  2. Au niveau du secondaire, en classe de septième d’abord ; il faudrait revoir le système orthographique, approfondir la grammaire et cultiver la lecture et l’expression; à ce stade, les élèves seront d’ailleurs demandeurs de ce cours puisque c’est l’âge où ils commencent à écrire beaucoup en luxembourgeois, notamment en se servant des médias électroniques comme le téléphone et l’ordinateur.
    Aux niveaux 1 et 2, il s’agira surtout de travailler l’expression, une compétence qui est souvent peu développée chez les élèves luxembourgophones gênés justement par le fait que dans le cadre de l’école ils sont constamment obligés de s’exprimer dans des langues étrangères;

  3. Une deuxième fois au niveau secondaire, mais dans le cycle supérieur, en classe de 3e ou de 2e. Cette fois-ci, il s’agira d’introduire les élèves à la réflexivité sur la société luxembourgeoise par un cours de civilisation axé sur la littérature, l’histoire et la connaissance du Luxembourg contemporain.

Plaidoyer pour « l’aurea mediocritas »

En matière d’enseignement du luxembourgeois, il faut éviter les deux écueils du tout et du rien :

  • l’alphabétisation en luxembourgeois dépasse les potentialités de la langue et provoquera à coup sûr son rejet;
  • l’éviction complète du luxembourgeois, comme on la trouve par exemple dans le Bildungsstandards Sprachen de Peter Kühn, fait fi de l’importance communicative et de la forte valeur symbolique du luxembourgeois;

  • Il faut au contraire opter pour la voie moyenne qui en l’occurrence consiste à introduire le luxembourgeois dans le cursus scolaire en fonction de son degré d’élaboration et surtout de sa valeur symbolique et de ses fonctions communicatives dans la société luxembourgeoise.

JR

On trouvera la version papier du billet, parue dans forum 297 VI 2010, 68-70, sur scribd: http://www.scribd.com/doc/33028122/L-alphabetisation-en-luxembourgeois

Une version pdf de l’article, avec une bibliographie complète, est téléchargeable sur le site de forum: http://www.forum.lu/pdf/artikel/6851_297_Reisdoerfer.pdf  

Bibliographie

Sitographie

 

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La nouvelle est passée presque inaperçue, si ce n’est une remarque dans la publication mensuelle de l’ Actioun Lëtzebuergesch, Eng Klack fir eis Sprooch Nr. 157, Luxemburger Wort du 6 II 2010: A leschter Zäit hu mir an der Press gelies, datt fir déi nächst Joeren op eiser UniLU d’Mënz gezielt an iwwer d’Fachgebitter gerëselt ginn. Wa mir richteg matkruten … da kritt eis Sprooch eng op den Deckel; … d’Spezialitéit « Etudes luxembourgeoises » schéngt nach just e Klappstull ze behalen! A l’avenir les études luxembourgeoises devraient donc se contenter d’un strapontin …

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Université du Luxembourg, Campus du Limpertsberg [source]

Le 2e plan quadriennal de l’Université du Luxembourg (UdL) (2010-2013) est très clair sur le sujet:  les études luxembourgeoises, qui pourtant figuraient en bonne place dans le premier plan quadriennal (Plan 2006-2009, 6), ne font désormais plus partie des priorités de recherche, de transfert de connaissances et d’enseignements de l’Université; elles continueraient toutefois « à bénéficier, comme il se doit, d’un développement soutenu et régulier, qui transcende (le) Plan » (Plan 2010-2013, 8).

Ite, missa est, et la courbette, bien obligée et politiquement correcte, devant le luxembourgeois n’y changera rien: la philologie luxembourgeoise est reléguée au deuxième plan et les moyens pour l’enseignement et la recherche se réduiront peu à peu … telle une peau de chagrin.

 

Plusieurs facteurs pourraient expliquer la relégation d’une matière qui par essence devrait constituer le fleuron de la recherche et de l’enseignement de l’Université du Luxembourg.

Il y a d’abord les orientations générales que s’est données l’UdL. Elle se voit non comme une université de services, mais un établissement axé sur la recherche fondamentale et internationale et sur le transfert des connaissances notamment vers le monde économique (valorisation de la recherche) (Plan 2010-2013, 8 ). Il va de soi qu’une telle orientation condamne à la longue les études luxembourgeoises et les sciences humaines en général.

Reste que ces orientations posent problème et qu’elles relèvent de cette mégalomanie prétentieuse et d’une soumission à l’idéologie néolibérale qui caractérisent l’UdL et la politique culturelle et scientifique en général au Luxembourg. L’excellence scientifique reconnue à l’étranger ne se décrète pas, mais exige d’abord des moyens humains, des professeurs, des étudiants, un milieu intellectuel et culturel stimulant, des bibliothèques riches, modernes et informatisées, une saine émulation scientifique …  . Tout cela n’existe pas ou ne peut pas exister au Luxembourg et au lieu de courir après des chimères, fort coûteuses par ailleurs, ne vaudrait-il pas mieux se limiter au possible, aux sciences humaines entre autres – histoire, langues …  – un domaine où nous pouvons offrir un enseignement valable et ajouter, modestement, à la connaissance scientifique.

 

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Le pendule de Foucault UdL, campus du Limpertsberg [source]

Il faudrait également revoir les orientations du Laboratoire de linguistique et de littératures luxembourgeoises même. C’est sans un conteste un département dynamique dont les membres travaillent et publient dans les revues scientifiques et qui a mis sur pied un master en langues, cultures et médias – Lëtzebuerger Studien tout à fait appréciable.

Reste qu’on s’est peut-être trop investi dans l’informatisation d’anciennes recherches (projets DLSp et ici, LexicoLux, Luxogramm) qu’on a négligé de mettre sur pied un enseignement moderne et une recherche performante dans un domaine très porteur auprès du grand public, les littératures luxembourgeoises, et surtout qu’on a omis de définir un grand projet de recherches fondamentales, seul susceptible de dynamiser et de cadrer la recherche et l’enseignement et d’ouvrir ainsi une perspective à la philologie luxembourgeoise.

Les sujets pourtant ne manquent pas: un nouvel atlas linguistique du luxembourgeois, une grande grammaire scientifique du luxembourgeois, un grand dictionnaire scientifique de la langue luxembourgeoise, une histoire des langues et des littératures du Luxembourg … .

Vu les projets déjà réalisés par le département d’études luxembourgeoises, vu surtout l’importance de la thématique pour le grand-duché, nous estimons que cette relégation est inacceptable et qu’il faudrait tout mettre en oeuvre pour faire revenir les responsables de l’Université sur cette décision malencontreuse.

 

Désormais l’UdL consacrera donc ses efforts à des priorités, tout à fait honorables, comme les Sciences de la Vie, la Sécurité des systèmes d’Information ou l’Education et l’Apprentissage en contexte multilingue et pluriculturel… (Plan 2010-2013, 7). Mes domaines préférés toutefois sont sans conteste la Finance et le Droit européen et des affaires et plus précisément les travaux du valeureux Laboratoire de droit économique. N’est-il pas étonnant que les chercheurs de cette institution soient fiers d’avoir collaboré à la rédaction de la loi sur la titrisation, cette technique financière qui a joué un rôle majeur dans le déclenchement de la grave crise économique qui secoue actuellement l’économie mondiale?

 

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Source: Gérard Mathieu in Frémeaux Philippe, Gérard Mathieu, Petit Dictionnaire des mots de la crise, art. Titrisation, site Alternatives économiques.

Qu’on nous permette de douter que ces travaux-là apportent un jour la reconnaissance scientifique internationale tant recherchée par l’Université du Luxembourg.

JR

 

Biblio- et Sitographie :

Une version papier du billet a été publiée dans d’Lëtzebuerger Land 14, 9 IV 2010, p. 15.

 

 

 

 

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Le développement formidable de l’informatique et de l’internet a ouvert de nouvelles perspectives à la géographie linguistique: les TIC sont en train de rendre accessibles au grand public les résultats de la recherche géolinguistique présentés d’une manière avenante et claire.

Parmi les projets lancés sur internet, on peut distinguer deux grandes tendances:

  1. L’archivage: les cartes des atlas linguistiques publiés au format papier sont numérisées et mises à disposition sur internet; il s’agit en général d’ouvrages anciens, libres de droits qui sont ainsi présentés à un large public. L’atlas linguistique de la Basse Bretagne de Pierre Le Roux [ici], l’Atlas linguistique des Vosges méridionales d’Oscar Bloch [ici], les projets soeurs DIWA (Digitaler Wenker-Atlas et ici) en Allemagne et Digitaler Luxemburgischer Sprachatlas (DLSp) au Luxembourg font partie de cette catégorie.

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    Georg Wenker, l’initiateur du Sprachatlas des Deutschen Reiches [source]

    Ces publications ont certainement amélioré la conservation et l’accessibilité des atlas linguistiques. Malheureusement, elles se caractérisent souvent par leur manque d’interactivité et d’interconnexions; les projets DIWA er DLSp sont par ailleurs extrêmement lourds et présentent des données anciennes parfois peu fiables. Cette critique s’applique surtout au projet luxembourgeois dont l’interconnexion avec les données Wenker n’est déjà plus opérationnelle et qui a surtout le grand désavantage de présenter des données géolinguistiques sujettes à caution. Il serait utile de compléter ce projet par la numérisation de l’Atlas linguistique et ethnographique de la Lorraine germanophone qui non seulement présente des données récentes et fiables, mais fournit également des éléments de commentaire.

  2. La rédaction électronique: dans une démarche de rédaction électronique, des données géolinguistiques sont utilisées pour créer un site géolinguistique original. On ne se borne plus à reproduire au format électronique un atlas linguistique publié originellement au format papier, mais on produit un atlas linguistique électronique. Dans cette catégorie d’atlas, on peut ranger les publications suivantes:

    1. LexiQué : Laboratoire de lexicologie et lexicographie québécoises: Projets SPFC (La Société du parler français au Canada) et VGFC (Variation géographique du français au Canada);
    2. Atlas linguistique parlant d’une région alpine: Entre francoprovençal et occitan. Isabelle Marquet – Centre de dialectologie, Grenoble Université Stendhal (1995);
    3. L’Atlas linguistique multimédia de la région Rhône-Alpes (ALMURA) réalisé par une équipe du Centre de Dialectologie de Grenoble dirigée par le professeur Jeanine-Elisa Médélice; cet atlas fait suite au nr. 2;
    4. L’Atlas linguistique du ladin des Dolomites et des dialectes limitrophes-1 (ALD-I) réalisé par une équipe de l’Université de Salzbourg dirigée par le professeur Hans Goebl. (2005);
    5. THESOC : Thesaurus occitan réalisé par une équipe dirigée par le professeur J. Philippe Dalbéra (Université de Nice); (cf. également ici);
    6. Vivaldi: Vivaio Acustico delle Lingue e dei Dialetti d’Italia réalisé par une équipe de l’Université Humboldt de Berlin dirigée par le professeur Dieter Kattenbusch.(1998-2008);
    7. Sprechender Sprachatlas von Bayern réalisé par une équipe de l’Université d’Augsburg dirigée par le professeur Werner König; (2006-2008).

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Carte de base de l’ALMURA [source]

En général, ces atlas disposent d’un module phonétique qui sur interrogation de l’internaute reproduit la prononciation d’un item donné. Cela nous paraît particulièrement réussi pour les projets ALD-I et Vivaldi qui complètent la reproduction de l’enregistrement du témoin par la transcription phonétique de l’item.

Il faut évidemment continuer sur cette lancée en ajoutant d’autres modules. L’équipe de Salzbourg expérimente dans le domaine de la dialectométrie et ses réalisations sont sans conteste remarquables. La tradition ethnographique et l’école Wörter und Sachen constituant un des fondements de la géographie linguistiquecf. le célèbre Sprach- und Sachatlas Italiens und der Südschweiz (AIS, 1928-1940) de Karl Jaberg et Jakob Jud -, il serait indiqué d’ajouter un module ethnographique fournissant des informations – descriptions, dessins, photos, films – sur les objets dont les désignations sont cartographiées dans l’atlas; il serait également utile de disposer d’un module linguistique, donnant des informations sur l’étymologie et l’histoire des mots. Il semble que l’Atlas linguistique audiovisuel du Valais romand préparé à l’Université de Neuchâtel sous la direction d’Andres Kristol aille dans cette direction. Les occitanistes travaillant dans le cadre du THESOC enfin ont opté pour le concept d’une base de données multmédias constituée de différents fichiers interreliés: liste de mots, cartes, enregistrements, étymologies … .

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[source: Le Dû 2005: 127 ; cartographie, Guylaine Brun-Trigaud]

La géolinguistique interprétative: d’après Le Dû, 2005: 127 , les deux extrémités du domaine gallo-roman conservent une forme archaïque du mot degré « escalier » qui est réservé aujourd’hui à la langue littéraire en français standard. Le type degré, qui appartiendrait à une ancienne aire lyonnaise, aurait été repoussé à la périphérie par le type escalier.

 

A côté de ce grand chantier d’avenir, il ne faudrait pourtant pas oublier qu’un autre grand chantier de la géographie linguistique est toujours en souffrance: l’exploitation des données des atlas linguistiques. Il s’agirait en fait de promouvoir une géolinguistique interprétative sans laquelle « les atlas … resteront … un amas de matière brute, précieuse certes, mais difficile à utiliser. » (Straka 1986: 620 ). La récente étude de Jean Le Dû, Guylaine Brun-Trigaud et Yves Le Berre, Lectures de l’Atlas linguistique de la France de Gilliéron et Edmont : du temps dans l’espace, Paris 2005 a montré à la fois l’intérêt et la nécessité d’une telle approche.

Peut-être serait-il même possible de mener de front, au moins partiellement, ces deux grands projets de la géographie linguistique moderne.

Fecit Joseph Reisdoerfer A.D. 2009

1. Bibliographie

2. Sitographie

 

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Dans un billet récent, La Flûte Enchantée, nous avions présenté une analyse critique du colloque “Das Deutsche im Kontext der Luxemburger Mehrsprachigkeit” organisé à l’Université du Luxembourg. Dans ce billet, nous voudrions revenir à ce colloque en étudiant des thèses avancées par Heinz Sieburg [HS] dans son exposé introducteur au colloque sur l’allemand au Luxembourg.

Notre réflexion porte sur des extraits du discours et donne de ce fait une image partielle et donc partiale de la pensée de l’auteur. Celui qui se donnera la peine de lire l’entièreté du discours, verra que l’auteur, heureusement, ne continuera pas dans la même veine et dira des choses tout à fait sensées sur les rapports entre l’allemand et le luxembourgeois.

Au début de son exposé, HS affirme d’abord que le Luxembourg et plus précisément l’abbaye d’Echternach où des scribes commentaient des textes latins par des gloses en ancien haut-allemand [item ici et ici], ne seraient rien de moins que le berceau de l’allemand: Und gerade für die frühesten Anfänge der deutschen Schriftsprache, der Glossenliteratur, steht Luxemburg und steht namentlich das Kloster Echternach. Die literaturgeschichtliche und sprachhistorische Bedeutung der Echternacher Glossen kann dabei gar nicht hoch genug veranschlagt werden, da in ihnen „der Anfang der ahd. Glossographie und der ahd. Überlieferung überhaupt gegeben ist“ …  Mit anderen Worten: Die Wiege der deutschen Sprache steht in Luxemburg.

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L’aile est de l’abbaye d’Echternach [source]

Même si les gloses d’Echternach, par leur âge même, constituent des documents linguistiques importants, elles sont loin d’être les seuls documents à nous renseigner sur l’ancien haut-allemand; d’autre part, elles  documentent d’abord un seul dialecte de l’ancien haut-allemand, le francique moyen du haut moyen-âge. C’est donc aller un peu vite en besogne que de faire du Luxembourg die Wiege der deutschen Sprache.

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L’Abrogans Cod. Sangall 911; le plus ancien livre en haut-allemand (VIIIe s.) [source]

HS continue son survol de la diachronie du haut-allemand en affirmant que le haut-allemand moderne et le luxembourgeois seraient des langues soeurs: Die neuhochdeutsche Sprache hat Luxemburg also viel zu verdanken. Sie wäre wohl nicht das, was sie ist, ohne den Luxemburger Beitrag. Kommt hinzu, dass das heutige Luxemburgische und das Neuhochdeutsche als Nationalsprachen Schwestersprachen sind, da sie genealogisch dieselbe Herkunft haben.

La métaphore sororale est complètement inappropriée pour décrire les liens complexes entre les deux langues. En effet, le luxembourgeois d’un côté, l’allemand de l’autre ne sont pas issus d’une même matrice: le haut-allemand moderne, dans sa forme écrite, commencera lentement à se former à partir du XIVe siècle par un processus extrêmement complexe d’équilibrage entre les différents dialectes du sud, équilibrage influencé par ailleurs par l’immense succès de la traduction allemande de la Bible par Martin Luther; le Luxembourg restera en retrait de ce mouvement, entre autres parce qu’il a déjà une longue tradition écrite romane [item ici] et que son système scolaire – l’enseignement jésuite – est largement francophone; l’indépendance politique acquise au XIXe siècle renforcera davantage encore la distance entre le haut-allemand moderne et même le francique mosellan parlé en dehors des frontières du grand-duché: Das politische Sondergeschick aber hat Luxemburg fast vollständig vor dieser Auflösung (durch die Rheinstraße) bewahrt. Die lx. Sprachgeschichte verläuft somit in entscheidenden Punkten außerhalb der rheinischen. (Bruch, 1954 : 143)

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La traduction complète de la Bible par Martin Luther publiée en 1534 [source]

L’histoire du luxembourgeois semble donc avoir commencé au XIVe siècle:  alors que les dialectes de l’Allemagne du sud se lancent dans une immense aventure linguistico-culturelle qui conduira à l’émergence du haut-allemand moderne, le Luxembourg, situé aux marges de l’Empire germanique et en contact avec le monde roman ne participera pas à ce dynamisme et en restera au francique mosellan; au Luxembourg, une dynamique linguistique reprendra au XIXe siècle qui fera du luxembourgeois une langue à part entière dans la deuxième moitié du XXe siècle, langue d’ailleurs qui se définira d’abord par opposition au haut-allemand moderne.

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Extrait du Codex Mariendalensis BnL ms. 860 qui contient la Vie de Yolande de Vianden rédigée entre 1320 et 1330 par Hermann de Veldenz dans une scripta en moyen-francique [source].

Le Codex Mariendalensis est un document essentiel de l’histoire linguistique du francique mosellan et du luxembourgeois.

Dans ces passages, les propos de HS ne relèvent plus du discours raisonné et scientifique, mais prennent une coloration nettement idéologique: il s’agit de regagner du terrain perdu et de consolider la place de l’allemand dans la société luxembourgeoise en ramenant le luxembourgeois dans le giron du haut-allemand moderne. L’auteur s’est manifestement égaré dans les dédales d’une mythologie linguistique opposée d’ailleurs à une autre vision élaborée dans l’immédiate après-guerre par le grand linguiste Robert Bruch qui cherchait à inscrire le luxembourgeois dans une romanité imaginaire (Bruch, 1954 : 133-134).

Les aléas de l’actualité politique font que ces propos tombent particulièrement mal puisqu’ils coïncident avec un discours politique agressif qui tend à nier l’indépendance économique, politique et  culturelle du Luxembourg: en parlant du grand-duché, des politiciens allemands ne reculent plus devant des comparaisons teintées de mépris et de racisme ou veulent même donner la troupe contre leur minuscule voisin. Les politiques luxembourgeois recourent à l’argument massue de la reductio ad hitlerum … . Au lieu de combattre les fantômes du passé, ne vaudrait-il pas mieux s’en prendre aux arguments mêmes qui souvent ne résistent pas à une analyse critique.

Fecit Joseph Reisdoerfer A. D. 2009

Notre billet sur le colloque “Das Deutsche im Kontext der Luxemburger Mehrsprachigkeit”: La Flûte Enchantée: Remarques critiques sur le colloque “Das Deutsche im Kontext der Luxemburger Mehrsprachigkeit”.

Biblio- et sitographie:

Livres & Articles:

  • Besch, Werner et al. . 1998, 2000, 2003, 2004. Sprachgeschichte: ein Handbuch zur Geschichte der deutschen Sprache und ihrer Erforschung. 4 vol. [1], [2], [3], [4] Berlin: W. de Gruyter.
  • Bruch, Robert. 1953. Grundlegung einer Geschichte des Luxemburgischen. Luxembourg: P. Linden.
  • Bruch, Robert. 1954. Das Luxemburgische im Westfränkischen Kreis. Luxembourg: P. Linden.
  • Eggers, Hans. 1986. Deutsche Sprachgeschichte. Band 1, Das Althochdeutsche und das Mittelhochdeutsche. Band 2 , Das Frühneuhochdeutsche und das Neuhochdeutsche. Rowohlts Enzyklopädie, 425, 426. Reinbek bei Hamburg: Rowohlt.
  • Glaser Elvira, Claudine Moulin-Fankhänel 1999. « Die althochdeutsche Überlieferung in Echternacher Handschriften ». Die Abtei Echternach 698-1998. Herausgegeben von Michele Camillo Ferrari, Jean Schroeder und Henri Traufler in Zusammenarbeit mit Jean Krier. CLUDEM, Luxembourg, 103-122, 103-109.

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  • Schroeder, Jean 1979. « Echternach: an der Wiege der deutschen Sprache. Vom Maihinger Evangeliar und seiner kulturgeschichtlichen Bedeutung. Hémecht 31. Jhg, 1979, 3: 391-399.
  • Sieburg, Heinz 2008. Einführungsvortrag zur Fachtagung „Das Deutsche im Kontext der Luxemburger Mehrsprachigkeit. Bestandsaufnahme und Ausblick“. Luxembourg 6-7 XI 2008.

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