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Réponse à une carte blanche de Madame Erna Hennicot-Schoepges  Lady Rosa is back

 
 
 

If you could hear, at every jolt, the blood

Come gargling from the froth-corrupted lungs,

Obscene as cancer, bitter as the cud

Of vile, incurable sores on innocent tongues,—

My friend, you would not tell with such high zest

To children ardent for some desperate glory,

The old Lie: Dulce et decorum est

Pro patria mori.

Wilfred Owen, Dulce et Decorum est, 1917 [ici, ici & ici]

One extremely pissed-off old woman seethes at the pedestal: “How dare they write kitsch, kitsch, kitsch on a monument celebrating the heroes who fought for the fatherland! It’s scandalous! It’s scandal!”

Another, elderly man declares, “No democratic country in the world would have allowed a statue with such inscriptions.”This sounds old-fashioned, but he might be right.

Kimball, Whitney (2012), ‘Sanja Iveković at MoMA: That Backward Feminist From CroatiaArt Fag City.

 

Lettre d’outre-tombe…

Madame le Ministre,

J’ai lu avec consternation votre carte blanche consacrée à «Lady Rosa of Luxembourg». On aurait pu attendre de vous un plus grand sens de l’histoire et de l’État et plus de respect devant la souffrance et la mémoire.

Fiche de Jean-Pierre Krack, mort pour la France
© SGA – Mémoire des hommes

Mais je me présente d’abord ! Soldat de 1re classe Jean-Pierre Krack, matricule 42957, né à Bastendorf, Grand-Duché de Luxembourg, le 6 août 1890. Après l’invasion allemande le 2 août 1914, outré, je m’engage à Reims dans la Légion étrangère et en 1915 , je suis versé dans le premier régiment de marche de la Légion étrangère (RMLE); viennent ensuite d’interminables campagnes … : La Somme, Verdun, Auberive, le printemps 1918 avec le lancement de la Kaiserschlacht et enfin le 26 avril 1918, Villers-Bretonneux, le Bois de Hangard

L’attaque débuta au petit matin à 5.15 par un brouillard épais. En franchissant la route de Villers-Domart, nous sommes pris sous le feu nourri de mitrailleuses allemandes et c’est là, devant le Bois de Hangard, où moi et beaucoup de mes camardes sommes « tués à l’ennemi »… . « Morts pour la France. »

Quelques mois plus tard, le 11 novembre 1918, ce fut l’Armistice, la fin de cette immonde boucherie.

En Allemagne, en France…, le travail de mémoire commença, des musées – le Mémorial de Verdun, Péronne surtout –, des monuments, des livres, Le Feu (1916) de Henri Barbusse, Les croix de bois (1919) de Roland Dorgelès, A l’Ouest rien de nouveau (1929) de Erich Maria Remarque, le Voyage au bout de la nuit (1932) de Louis-Ferdinand Céline, des études historiques, plus tard des films, tel ce merveilleux Un long dimanche de fiançailles de Jean-Pierre Jeunet tiré du magnifique roman éponyme de Sébastien Japrisot… .

La charge de la cavalerie tirée du film Cheval de Guerre (War Horse)

Au Luxembourg, on mit plus de temps. Le pays avait bien d’autres problèmes et puis nous, les légionnaires, nous étions un cas à part, nous n’avions pas été neutres, nous n’avions pas collaboré, nous nous étions engagés…

Et puis en 1923, enfin, on érigea un monument, une statue, la Gëlle Fra. J’étais content, un peu fier, on ne nous avait pas oubliés, on nous ménageait, à contrecœur peut-être, avec des arrière-pensées certainement, une petite place dans l’histoire et la mémoire collective du pays.

https://i0.wp.com/upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/5/5d/G%C3%ABlle_Fra_War_Memorial_Luxembourg_01.jpg

Le Monument du souvenir appelé  Gëlle Fra

Après les solennités de l’inauguration  [cf. également ici ], on nous oublia vite, le parti de droite, les « tala », ne nous aimaient guère et conspuaient la statue et puis les temps étaient durs, la crise économique, le nazisme et en 1940 les « boches » remirent cela, le pays est envahi, le monument déboulonné par les nazis, la guerre, des morts de nouveau… .

L’Histoire repart en 1981 : on retrouve la Gëlle Fra… sous les gradins d’un stade de football, on rétablit le monument, et en 2001 on lance un nouveau projet, une deuxième statue à côté de la nôtre, Lady Rosa of Luxembourg créée par l’artiste Sanja Ivekovic [et ici].

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Lady Rosa of Luxembourg au Museum of Modern Art NY, Sweet Violence 18 XII 2011- 26 III 2012 © Don Shewey

Au début, j’applaudis au projet. Et pourquoi pas ? Ce monument avait besoin d’une mise en perspective, la Gëlle Fra elle-même représentait une conception glorieuse de la guerre – dulce et decorum est pro patria mori, – qui correspondait si peu à la réalité des combats et qui en 1914 avait lancé la jeunesse européenne dans l’enfer des tranchées … la fleur au fusil.

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Le socle de Lady Rosa of Luxembourg. © Noel Y. C.

Mais le résultat me déçut, je ne comprenais pas, nous ne comprenions pas, beaucoup de Luxembourgeois ne comprenaient pas.

Et comme mes compatriotes étaient décidément une horde de ploucs arriérés, l’artiste et sa cour de critiques d’art et de politiques entreprirent de nous initier aux subtilités de l’art moderne et nous firent la leçon : pardi ! vous ne voyez donc pas ! cette statue illustre le sort fait aux femmes dans les sociétés patriarcales, la maltraitance à laquelle elles sont soumises …

La logorrhée indigeste des « experts » ne fit qu’embrouiller la situation. Certes, l’émancipation des femmes, le combat pour leur égalité, la condamnation vigoureuse des violences faites aux femmes sont des causes nobles.

Mais à mon humble avis, ce n’est simplement pas le sujet. La Gëlle Fra, notamment le socle, parle d’abord de mort, de souffrances, de deuil, d’une barbarie innommable qui pendant quatre ans a broyé une partie de la jeunesse luxembourgeoise. Le monument atteste nos souffrances, reconnaît notre sacrifice et l’inscrit dans la mémoire du pays, cette mémoire sans laquelle il ne peut y avoir de société civilisée.

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D’Gëlle Fra et Lady Rosa of Luxembourg. © Christian Mosar

Le dialogue artificiel et forcé qu’une artiste manifestement dépassée par son sujet, plus à l’aise dans une certaine provocation «potache» que dans la réflexion et la traduction plastique d’une pensée structurée, a voulu nouer à la hâte entre l’ancienne et la nouvelle statue, non seulement se moque de notre indicible souffrance et du deuil des nôtres, mais ravale le monument, effaçant ainsi la mémoire et niant le sacrifice et les valeurs qui le fondent …

Et c’est pourquoi, Madame le Ministre, depuis le début de cette malencontreuse affaire, je ne cesse de me demander pourquoi j’ai sacrifié ma jeunesse par un matin brumeux d’avril 1918 sur une route perdue de la Somme … .

Post-scriptum 

L’histoire du soldat Jean-Pierre Krack qui a combattu dans les rangs de la Légion étrangère a été reconstituée à partir de documents d’archives de l’Armée française. Nous avons pris la décision d’écrire cette lettre fictive après avoir parcouru la liste longue, trop longue, de ceux qui sont tombés 26 avril 1918 dans les combats autour de Villers-Bretonneux.

Les liens ajoutés au texte visent à le situer dans le cadre plus large de l’histoire de la 1re Guerre Mondiale et de l’histoire du grand-duché.

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Monument aux morts pacifiste d’Ouveillan (Aude) de René Iché composé de 3 parties: en haut des soldats, anonymes, au combat, au milieu la liste des victimes et en bas, une femme effondrée pleurant les morts.

Bientôt, on célébrera le centenaire du début de la Première Guerre mondiale. Il serait bien de commémorer avec dignité et intelligence le sacrifice des quelque 3000 soldats d’origine luxembourgeoise morts sur les différents théâtres d’opérations.

Malheureusement, le passage consacré au Luxembourg dans le rapport au Président de la République Commémorer la Grande Guerre (2014-2020) : propositions pour un centenaire international rédigé par Joseph Zimet ne présage rien de bon :

« Envahi par l’Allemagne le 2 août 1914, le Luxembourg a vécu durant quatre années sous un régime d’occupation, sans être annexé. Sous la conduite de la Grande-Duchesse Marie-Adélaïde, le pays restera cantonné dans une stricte neutralité durant tout le conflit. Cette, attitude conduira les Alliés à provoquer le remplacement de la Grande-Duchesse, en janvier 1919, par sa soeur la Grande-Duchesse Charlotte. Ces événements pourraient expliquer que le Luxembourg ne prévoie pas, pour le moment, d’actions commémoratives spécifiques pour le centenaire de la Première Guerre mondiale, à l’exception d’un projet de plaque commémorative que des associations d’anciens combattants souhaiteraient voir apposée aux Invalides, en souvenir des combattants volontaires luxembourgeois engagés dans les armées françaises, dans la Légion étrangère notamment. »

Indications bibliographiques

Anonyme (2011), ‘Pädagogisches Dossier. Exposition d’Gëlle Fra 11.12.2010-23.01.11 Käerjeng’.

Audoin-Rouzeau, Stéphane, Jean-Jacques Becker (2004), Encyclopédie de la Grande Guerre : 1914 – 1918 ; Histoire et culture (Paris: Bayard) 1342 p.

Cochet, François & Porte, Rémy (2008), Dictionnaire de la Grande Guerre : 1914-1918 (Bouquins; Paris: R. Laffont) Xl, 1120 p.

Foos, Alphonse (1934), Das Erlebnis des Weltkrieges in der luxemburgischen Dichtung (Luxembourg: Bourg-Bourger).

Guyot, Philippe (2011), ‘D’un régiment de marche de la Légion étrangère (RMLE) à l’autre, répétition ou évolution de l’histoire? ‘, Revue historique des armées, 265, 24-34.

Iveković, Sanja (2011), ‘Statement on the  project «Lady Rosa of Luxembourg» (March 2001)‘. Consulté le 20 VII 2011.

Loez, André (2010), La Grande Guerre (Paris: La Découverte).

Lunghi, Enrico (2011), ‘Since History is Always Written by Men‘. Consulté le 20 VII 2012.

Majerus, Benoît (2008), ‘ D’Gëlle Fra’, in Sonja Kmec, Michel Margue, Benoît Majerus, (éd.), Lieux de mémoire au Luxembourg (Luxembourg: Saint Paul), 291-96.

Trausch, Gilbert (2005), ‘La stratégie du faible. Le Luxembourg pendant la Première guerre mondiale‘, in Gilbert Trausch (éd.), Le rôle et la place des petits pays en Europe au XXe siècle. Small Countries in Europe. Their Role and Place in the XXth Century (Baden-Baden / Bruxelles: Nomos Verlag / Bruylant), 45-176.

— (2006), ‘La Première Guerre mondiale, heure de vérité pour la neutralité luxembourgeoise‘, Forum, 2006, 29-35.

 Fecit  JR A. D. VIII 2013

Une version papier de ce billet a été publiée dans la revue Nos Cahiers I 2013, pp. 85-91.

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